Nouvelle : Le devoir d’un père

Au cas où vous viendrez l’envie de lire ou de relire les autres histoires plus ou moins liées, voici un petit listing des récits appartenant au Hamlinverse (cf encadré ci-dessous) publiés jusqu’à maintenant :

Comme d’habitude, je vous souhaite une excellente lecture à toutes et à tous !


Avis à ceux qui accordent une importance excessive à l’intervention du hasard. Ce récit fait partie du Hamlinverse. Ainsi, les personnages, les situations et les noms étant le produit de mon imagination, toute ressemblance avec des personnes, des situations et des noms existants, ou ayant existé, ne saurait être que pure coïncidence.


Le devoir d’un père

01h52 – 26 juillet 2007

Chambre des Winston, Appartement n°35, Cypress Street

Hazeltown, South Back, Comté de Nashoba, Hamlin, États-Unis

Cela faisait très exactement douze longues minutes que le petit Andrew pleurait à pleins poumons. Kyle, le père aimant mais fatigué de la modeste famille Winston, ne le savait que trop bien puisqu’il n’avait de cesse de jeter des coups d’œil désespérés à son réveil, priant de toutes ses forces que bébé soit compatissant et daigne enfin laisser le jeune couple terminer sa nuit.

Encore à moitié endormie, la maman du garçon se démenait autant qu’elle le pouvait afin de le calmer, depuis quatorze minutes désormais, mais rien à faire… Le marmot ne semblait pas vraiment décidé à baisser de volume. Le voisin du dessus, un chômeur désagréable, connu pour passer ses journées devant son vieux poste de télévision, avait lui aussi tenté de faire taire les appels à l’aide d’Andrew, en martelant plusieurs fois le sol – avec un balais selon toute vraisemblance – et en hurlant des obscénités qui prouvaient à elles seules son manque d’intelligence ; de fait, il frappa tellement fort que Kyle crut presque voir l’objet utilisé, quel qu’il soit en réalité, transpercer le plafond de la chambre conjugale.

Sur le point de craquer psychologiquement, la bien-aimée de Kyle descendit les escaliers, en prenant soin de ne pas tomber car ceux-ci étaient plutôt raides, et ouvrit les placards un par un à la recherche d’une boîte de lait premier âge. Quand elle s’aperçut qu’il n’en restait plus, elle alla se poser dans le canapé et, exténuée, ne put retenir quelques larmes de couler. Le nourrisson chouinait plus qu’il ne hurlait à présent, tiraillé entre sa faim du moment et un sommeil qui ne demandait qu’à le gagner.

Puis soudain, la silhouette de Kyle se détacha dans la pénombre du salon. Habillé de sa veste sportwear, d’un simple jean délavé et de ses bottines couleur crème, il avait compris la situation et s’apprêtait à sortir pour acheter du lait, avant que bébé ne se remette à réveiller le quartier. Reconnaissante, la mère de l’enfant lui adressa son sourire le plus appuyé, mais ne pouvait s’empêcher de penser que cela ne servait à rien.

Et tu comptes aller où au beau milieu de la nuit ? Toutes les épiceries du coin doivent être fermées à l’heure qu’il est… lâcha-t-elle dans un soupir qui en disait long sur son état actuel.

Ne t’inquiète pas ma chérie. La rassura-t-il aussitôt en lui caressant la joue avec son pouce. Je connais une supérette qui est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les prix y sont abordables. Le proprio assure la permanence avec sa femme et je le connais bien, cela ne devrait pas poser de soucis.

Sa compagne le regardait d’un air perplexe mais gardait bon espoir. En six ans de vie commune, Kyle ne lui avait jamais menti, pas une seule fois, et il avait toujours fait montre de ce côté protecteur qu’elle aimait tant chez lui.

L’inconvénient, c’est que ce n’est pas en bas de la rue. Mais le trafic doit sûrement être inexistant à presque 2h08 du matin. Enchaîna-t-il en observant l’écran digital de sa montre en cuir. Je serai rentré dans une quinzaine de minutes, d’accord ? Alors tâche de tenir jusque là. Souffla-t-il pour finir, en déposant un baiser sur le front de sa concubine.

Promis. Répondit-elle après avoir fermé les yeux. T’es vraiment un amour, tu le sais ça ? Sois prudent…

Kyle s’empressa de saisir le trousseau de clés accroché au mur de l’entrée, tout en faisant attention de ne pas claquer la porte afin de ne pas stresser davantage son petit bout de fils, et dévala les étages de leur immeuble à grandes enjambées. Il s’excusa au passage auprès de Mme Hardin, une vieille commère aigrie et franchement raciste, qui se tenait sur son paillasson en robe de chambre ; mal dégrossie, cette dernière prononça quelque chose de très peu courtois à son égard et en vint à maudire cette « famille à problèmes » (comprendre par là de couleur de peau différente) de s’être installée ici.

Au volant de sa citadine, Kyle n’avait même pas remarqué l’attitude haineuse vis à vis de sa personne et n’eut guère le temps de se préoccuper d’une telle bassesse, car son esprit était en train de calculer l’itinéraire le plus court pour rejoindre la boutique qu’il avait mentionnée auparavant. Le voilà qu’il déambulait bientôt dans le quartier mitoyen, où la population qui y vivait se trouvait être essentiellement d’origine afro-américaine. Comme lui et sa petite famille. Cela ne l’empêchait pas de se sentir mal à l’aise en ces lieux, pauvres et violents, surnommés « le Ghetto » par les habitants et devenus le théâtre d’une rivalité exacerbée entre deux gangs notoires.

« Un beau gâchis » ne pouvait s’empêcher de penser Kyle la mine renfrognée, tandis qu’il dépassait un groupe de jeunes adolescents à peine plus âgés que ses élèves du lycée Grandview. L’un d’eux, sans doute le plus abîmé par la vie et accessoirement chef de la bande, arborait un tatouage à la signification obscure sur l’ensemble de son visage ; il cracha sur la route au passage du professeur, qui se répétait une nouvelle fois à quel point c’était dommage de se saboter ainsi. Cette vision consternante eut pour effet de renforcer ses convictions profondes en ce qui concerne l’éducation des gamins défavorisés, car il venait de décider de redoubler d’efforts dans le métier qu’il exerçait : bien plus qu’un métier, il s’agissait là d’une mission capitale qu’il s’était donnée, depuis que son propre frère avait lui-même succombé sous les balles, il y a huit ans de cela. C’est pourquoi Kyle s’érigeait aujourd’hui en protecteur de la jeunesse et n’hésitait pas à se dresser contre les gangs des environs et les ravages qu’il causaient un peu plus chaque jour, participant notamment aux marches blanches et autres manifestations pacifistes dès que l’occasion se présentait.

N’ayant pas perdu de vue son objectif initial, il tourna à l’angle de la rue et, quelques mètres plus loin, se gara juste en face de la devanture du magasin. Faiblement éclairé par des néons bleus et roses, une pancarte indiquait que celui-ci était encore ouvert. Comme prévu. Kyle sourit à l’idée qu’il allait pouvoir apaiser son fils et permettre à sa compagne de respirer.

Tiens ! Bonsoir Monsieur Kyle ! Ou bonjour plutôt, je m’embrouille toujours à cette heure de la nuit. Lança le gérant après que la sonnette de la porte, au bruit distinctif, ait retenti.

– Bonjour Monsieur Gao. Fit Kyle d’un signe de la main amical en approchant du comptoir.

Il ne faisait aucun doute que le commerçant appréciait le père de famille et vice versa d’ailleurs. Ce dernier le scruta de ses petits yeux, que l’on devinait emplis de sagesse.

– En quoi puis-je vous aider, cette fois ? » Demanda-t-il, laissant ainsi entendre que « Monsieur Kyle » était un client régulier.

« Si vous avez un remède pour les nuits difficiles, je suis preneur ! » Pensa plaisanter le papa, comme si ses énormes cernes ne le trahissaient pas déjà. Mais cela sonnait un peu cliché si l’on prenait en considération les origines asiatiques, probablement chinoises étant donné son nom, du propriétaire de la boutique. Alors il s’abstint, par respect pour Mr Gao.

Tandis qu’il s’apprêtait à formuler l’objet de sa venue aussi tardive, Kyle fut coupé dans son élan, incapable de prononcer un début de phrase. Et pour cause : une fusillade venait d’éclater non loin de là. En fait, les deux hommes pouvaient entendre clairement le son des nombreuses balles qui étaient tirées et qui résonnaient désormais dans tout le quartier.

*  *  *

02h19 – 26 juillet 2007

Épicerie de Mr Gao, Crescent Street

Grandview, South Back, Comté de Nashoba, Hamlin, États-Unis

Le plus jeune d’abord, puis ce fut au tour du plus âgé de trouver refuge à l’intérieur de l’épicerie, non sans avoir appuyé une fois supplémentaire sur la gâchette de son arme à feu.

Quelle chance que le vieux bridé soit toujours ouvert ! S’écria ce dernier en se postant à couvert, derrière l’étal où était entreposés divers fruits et légumes.

Tirant à l’aveugle en direction de leurs assaillants, bien cachés grâce aux véhicules stationnés là-dehors, il se chargeait de les repousser tout en espérant avoir encore assez de munitions pour tenir. A côté de lui, tremblant de la tête aux pieds, son binôme n’en menait pas large. En état d’hyperventilation, il s’efforçait de se calmer tant bien que mal ; les yeux fermés, il se remémorait un souvenir joyeux et cela semblait fonctionner dans un premier temps. C’était sans compter sur les projectiles de plomb qui fusaient de partout à travers la vitrine brisée du magasin, un dur rappel à l’ordre de la réalité.

Je peux savoir ce que tu fous bordel ?! On s’fait canarder là, j’te signale ! S’exclama le plus grand dans la cacophonie ambiante.

Pas ma faute… Parvint à articuler son acolyte. Je..

Tire putain ! Tire !! Lui ordonna-t-il, alors que les agresseurs se rapprochaient encore et encore de leurs cibles.

Mais rien à faire. Le jeune garçon était paralysé par la peur. La peur de mourir. Car il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne voyait pas comment ils allaient pouvoir s’en sortir.

Tandis que l’autre gars était occupé à vider son chargeur, les malheureuses victimes collatérales de ce conflit se tenaient recroquevillées derrière le comptoir. Au bout d’un moment, Kyle, qui baissait la tête par réflexe et soutenait Mr Gao par l’épaule, qui bredouillait des paroles incompréhensibles, décida de jeter un coup d’œil afin de jauger la situation. Ne relevant pas trop la tête, conscient de risquer une balle perdue à chaque instant, il aperçut le duo accroupi à quelques mètres seulement. L’adolescent terrifié avait toujours le menton au sol, de sorte qu’il ne pouvait l’identifier, et le plus balaise venait de faire tomber l’un des quatre tireurs adverses.

Leur style vestimentaire ne le surprit pas le moins du monde. Panoplie classique des jeunes afro-américains provenant des quartiers pauvres, comme pour signifier leur appartenance à la rue : casquette à la mode, large jersey de sport, jean baggy, sneakers aux couleurs criardes ainsi que bijoux en tout genre. L’ensemble à forte tendance bleue. Kyle ne s’y trompait pas : ces deux jeunes gens étaient bien membres des Original Gangsters, plus souvent appelés OG’s (à prononcer à l’anglaise). Il s’agissait du gang montant, qui bénéficiait de l’aide précieuse de l’Union et dont la guerre ouverte avec le Crew, le fameux gang rival débarqué de nulle part, endeuillait une bonne partie des familles installées par ici.

Lorsqu’enfin, il put distinguer nettement le visage de celui qui ne participait pas à la fusillade. L’enseignant n’en crut pas ses yeux ; il reconnut immédiatement son élève le plus doué…

Daniel ! C’est toi ? Laissa-t-il échapper, sous le choc d’une telle révélation.

Prof Winston !? Réagit le concerné, tout aussi étonné de sa présence.

C’est pas vrai… Vous vous connaissez !!? Tonna le grand balaise, qui rechargeait son arme sans même la regarder, témoignage direct de son expérience dans le domaine.

Oui… C’est mon professeur au lycée. Confirma Daniel.

Manquait plus que ça.

Une douille siffla subitement près de son oreille, alors qu’elle éclata une tomate posée juste au-dessus de lui. Son jus s’empressa de tâcher le haut de son maillot, annonçant par ce biais une mort assurée s’il se déconcentrait l’espace de quelques secondes. Kyle, qui n’en revenait toujours pas, tentait de digérer l’information. Après tout, les membres des gangs étaient recrutés la plupart du temps à la sortie des écoles et il connaissait bien ce facteur sociologique, pour l’avoir lui-même vécu autrefois. Comment l’oublier, cette promesse d’une vie facile et pleine d’opulence ?

Hé le prof… Reprit le plus vieux en maintenant le regard sur les membres du Crew, avancés jusqu’à l’entrée de l’établissement. Tu sais te servir d’un flingue ?

Kyle n’eut pas tellement le choix car l’homme avait insisté pour que Daniel lui refile son pistolet chromé. Bling-bling, comme le reste de leur tenue. Il observa le calibre, songea qu’il pesait plus lourd que ce qu’il avait imaginé et ne mit pas longtemps à l’utiliser. Parce que sa vie était en jeu, celles du gérant et de son élève également. Parce que la suite des événements reposait sur le devoir d’un père.

* * *

02h26 – 26 Juillet

Epicerie de Mr Gao, Crescent Street

Grandview, South Back, Comté de Nashoba, Hamlin, Etats-Unis

Les cadavres de trois des assaillants gisaient par terre et leur sang maculait le trottoir. Le quatrième larron du groupe s’était enfui dès qu’il avait compris qu’il ne pourrait pas accomplir sa besogne. C’était surtout son instinct de survie qui avait pris le dessus.

Kyle, lui, se tenait sur le corps sans vie mais encore chaud de Mr Gao. Le propriétaire des lieux s’était sacrifié afin de sauver son client et avait reçu une balle à sa place. Ainsi avait péri cette belle âme, pure jusqu’à la fin. Des larmes de colère et de tristesse humidifièrent les yeux de Kyle, resté prostré.

Le grand gailllard, nommé Reggie par Daniel dans la panique, rangea son arme à sa ceinture puis tourna les talons, le regard impassible plongé dans celui de son cadet. Il avait bien remarqué sa confusion.

Ecoute… Commença-t-il sur un ton presque compatissant. C’est la seule solution possible. Ils ont vu nos visages. Pire… Ce mec te connaît personnellement.

Le jeune homme déglutit avec peine. Il n’arrêtait pas de se demander en boucle : « Comment ai-je fait pour en arriver là ? »

Sérieux, Dan… Je comprends ce que tu ressens. Mais rentrer dans le gang, c’est ce que tu voulais. Non ?

Daniel acquiesça machinalement, ne pouvant se détourner de l’épicier. Comme s’il espérait qu’il se réveille à tout moment.

Tu as une occasion en or de prouver ta valeur à nos yeux. Et si tu ne le fais pas pour nous, fais-le au moins pour ton père. Conclut-il en jouant sur ses sentiments. Je t’attends dehors mais fais vite… Les flics ne vont pas tarder à rappliquer.

« Un sacré merdier… » Commenta Reggie en s’éloignant de la scène de crime, non sans donner un coup de pied dans une boîte de conserve au passage.

L’évocation du mot père eut l’effet d’un électrochoc chez Kyle. Il pensait à Andrew, à son avenir brillant et la fondation, des années plus tard, de sa propre famille. Son aboutissement. Il en souriait.

Le brave papa, qui s’était retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment pour l’amour de son fils adoré, s’était mis debout et regardait à présent la mort en face ; il ne s’attendait simplement pas à ce que celle-ci se présente sous la forme de son élève favori. Quelle cruelle ironie.

Daniel… Sache que tu n’es pas obligé de faire ça si tu n’en as pas envie. Essaya-t-il de le dissuader, sans toutefois y croire. La vie n’est qu’une question de choix, et tu peux encore faire le bon. Tu peux encore..

Il se tut sur le coup. Un bruit sourd venait, en une fraction de seconde, de décider de leur sort à tous les deux.

« J’suis désolé M’sieur… Sincèrement. »

Deux ombres disparurent à la faveur de l’obscurité. Quant à Kyle Winston, un autre type d’obscurité l’envelopperait d’ici peu. Il était allongé sur le carrelage rougi par le sang, à côté de feu Mr Gao, une boîte de lait à la main. Et tandis que les sirènes des forces de l’ordre émergèrent au loin, le professeur eut cette impression étrange d’avoir froid. Il restait optimiste à propos de sa petite famille, il se devait de l’être afin de ne pas éclater en sanglots.

Puis sa dernière pensée se dirigea vers la lune, éclairant le ciel aux trois quarts. Il se dit que l’astre nocturne resplendissait de toute sa belle lumière étincelante et qu’il aurait représenté une vision réellement féérique en d’autres circonstances.

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